Après sa
première communion, Jacques Carbonnier, l'ami de mon père,
fit à Genève un apprentissage d'horlogerie et y épousa
une soeur de mon père, qui lui donna pour dot six mille livres,
soit la totalité de ses économies à cette époque;
mais, apprenant plus tard que le travail de son beau-frère Carbonnier
comme horloger ne suffisait pas pour entretenir son ménage, d'autant
que la gaieté de son caractère, son amabilité et sa
facilité à improviser les couplets les plus spirituels, le
faisaient rechercher et inviter à toutes les fêtes, ce qui
le dîstraiait de son travail, mon père s'en inquiéta
pour sa soeur et, voulant le sortir de Genève, il acheta en 1774,
de ses premiers gains dans la maison Pourtalès & Cie, le charmant
domaine nommé La Tuderie (joli vallon avec un moulin près
de Cornus) et le lui donna en l'engageant à aller s'y établir.
J'ai encore vu à Cornus mon oncle et ma tante Carbonnier en 1800,
et quoiqu'il eût alors quatre-vingt-deux ans, sa gaieté était
toujours la même et à chaque repas il me chantait quelques
couplets qu'il improvisait à mon occasion.
Mon père
fut le parrain de leur premier enfant, Paul Louis Carbonnier né
à Genève, et qu'il fit venir à Neuchâtel pour
le mettre en pension chez le maitre bourgeois Berthoud; puis il lui fit
faire son apprentissage de commerce dans la maison Pourtalès &
Cie et le mena aux ventes de Lorient pour lui apprendre à connaitre
les marchandises des Indes; plus tard il devint l'un des associés
de cette maison. A l'époque de la révolution française,
en 1790, il gérait l'établissement qu'elle avait formé
à Lorient, et lors de la dissolution de la maison Pourtalès
& Cie en 1796, mon père fonda la maison Coulon & Cie en
s'associant son neveu Paul Louis Carbonnier, son gendre François
Auguste de Meuron et ses deux fils aînés; elle faisait le
commerce des marchandises des Indes qui s'achetaient aux ventes de Londres;
le siège principal des affaires était à Paris, mais
les livres de la maison étaient tenus à Neuchâtel;
elle n'a été liquidée qu'à la suite du blocus
continental en 1809.
Ce fut aussi en
1774 que feu mon père acheta le domaine très étendu
du Viala sur le Larzac, au dessus de la ville de Cornus. Il le donna à
son frère cadet Etienne, établi à Millau avec son
frère ainé Joseph; ils y faisaient le commerce des produits
du pays, les laines très estimées du plateau du Larzac, les
peaux mégissées à Millau, les huiles, les amandes,
etc... Mon père leur faisait commandite.
Mes oncles Joseph
et Etienne ont eu l'un et l'autre une très nombreuse famille. Mon
père s'est chargé de l'éducation de tous ses neveux;
la plupart ont été élevés à Neuchâtel,
mais peu d'entre eux ont réussi. Ambitieux et présomptueux
ils lui ont presque tous causé de grands chagrins par leur ingratitude.
Les sommes énormes que mon père leur avait confiées
pour les établir ont été perdues en totalité.
Il a doté toutes ses nièces; je parlerai plus tard et avec
plus de détails des neveux.
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